Deux grands pontes de l'électro minimale, Richie Hawtin alias Plastikman ou F.U.S.E., et Booka Shade, ont ouvert leurs albums¹ à un visage encore peu connu de la scène électronique, la japonaise Akiko Kiyama. En glissant dans leurs playlists¹ l'un de ses derniers titres, ils témoignent à la fois du talent de l'artiste mais aussi et surtout de la rupture qu’Akiko incarne à travers sa musique avec une certaine forme de modernité qui croit en un tout-savoir rationnel absolu. La musique de la japonaise est la traduction de son désir de réenchantement du monde, ou dit autrement, de son désir de juxtaposer la démarche rationnelle propre à la modernité à une démarche spiritualisante, tendant de ce fait vers ce que l'on peut qualifier d'ultramodernité. Du haut de ses 27 ans, elle lance les beats d'une électro minimale, dépouillée mais organique, qui fait jaillir la profondeur et la grandeur de l'Homme vers et à travers la musique.
Akiko est née en 1982 à Tôkyô où elle reçoit pendant 17 ans un enseignement de piano classique.
Elle suivra en parallèles des cours de sciences et de biologie moléculaire à la très réputée université Ochanomizu de Tôkyô. Ne trouvant pas ce qu'elle recherche, elle décide de changer radicalement de voie et quitte l'université de sciences pour Tôkyô Geijutsu Daigaku, fameuse faculté des arts et musiques connue à travers tout le Japon pour avoir formé la quasi-totalité des nouveaux artistes nippons.
Un changement arrivant rarement seul, elle met la musique classique de côté pour se tourner vers la drum & bass, élément déclencheur qui va la pousser en 2006 à quitter le Japon pour Berlin et se focaliser sur la musique électronique.
« Berlin n'est pas une ville, mais un endroit où se rencontrent des gens intéressants », voici comment Heinrich Heine, poète et journaliste allemand, nous décrit Berlin, cité symbole du renouveau, bastion des mouvances underground, qui a vu affluer après la chute du Mur de nombreux artistes venus du monde entier, dynamisés par le passé sombre de la capitale. Ce n'est donc pas une coïncidence si Akiko Kiyama a choisi Berlin comme base de création pour ses titres musicaux, porteurs de son élan ultramoderne. Afin de s'assurer que la DJ japonaise est une figure de l'ultramodernité, il convient pour commencer de faire le lien entre sa démarche de création et la dialectique ultramoderne.
La compréhension de l'imperfectibilité
En régime ultramoderne, penser ou créer n'est pas englué dans la rationalité excessive mais est situé à la confluence du cœur et de la raison. Il s'agit alors d'introduire une idéation supra-rationnelle dans une démarche dite poétique ou créative. Et à Akiko de traduire : « J'aime à croire en mes sens et en mon intuition plutôt qu'en la rationalité brute de mon cerveau »² . Intuition que Balzac qualifiait de
« pressentiment qui nous fait deviner ce qui est ou doit être »³. À bas les formules mathématiques, ou les recettes miracles faisant appel à la logique pure, la japonaise nous sert des titres guidés par son intériorité, une partie de soi qu'elle aime à qualifier de difficilement compréhensible ou saisissable.
La volonté de l'artiste d'abandonner sa formation à la musique classique dite savante et construite régulièrement traduit clairement son désir de retrait vis-à-vis du rationnel absolu. Ce supra-rationnel voulu et recherché trouve aussi écho dans le courant artistique dadaïste qui, entre 1916 et 1925, remit en cause toutes les conventions et contraintes idéologiques, artistiques et politiques. Cependant, il convient de différencier le supra-rationnel cher à Akiko et aux dadaïstes, du courant déconstructiviste, mouvement artistique des années 80-90 qui prône un « chaos maîtrisé », se posant simplement comme une critique de la raison. Cette perte de croyance et ce déni de la raison savante s'illustrent alors plutôt comme l'étape intermédiaire entre la modernité et l'ultramodernité. Une post-modernité mettant en avant le chaos, la folie, l'absurde, refusant catégoriquement l'idée d'immaîtrisable ou d'imperfectible.
Or, l'ultramodernité n'est pas une négation en bloc de la raison, elle réintroduit au contraire les notions d'intuition et de sensibilité comme étant plausibles et vraisemblables lors de toute phase de création sans fermer ses portes à la raison. Réhabiliter l'intuition comme compagnon de la logique s'illustre d'autant plus lors des lives, où la japonaise crée de la musique en réponse directe à la foule. Impossible pour elle de ne pas prendre en compte la réaction de son public pour adapter ses mix; comment alors, dans ce rapport à l'autre, ne pas accepter l'imprévu comme composante à part entière de sa création.
Et comme le souligne Roland Torres, chroniqueur pour 90bpm « Il y a de l'aléatoire chez Akiko, comme si sa création lui échappait, se laissant guider par les pulsions de ses machines, traductrices de ses états d'âme ». Cet aléatoire, que l'on peut aussi qualifier d'accident, est le fruit d'une irruption extérieure, totalement imprévue par le créateur, résultante de la confrontation avec l'autre. Cela nous amène alors à nous interroger sur l'importance de l'altérité dans la volonté et le processus de création de la DJ nippone.
Comment toucher les gens dans leur intériorité
En 1697, l'homme d'église, écrivain et philosophe français Jacques-Bénigne Bossuet, définit l'altérité comme « qualité de ce qui est autre »?, et étymologiquement en philosophie, l'altérité trouve son sens dans l'altération ou le changement d'état. Ainsi, être affecté par l'autre permet à la DJ japonaise de penser et créer de la musique grâce aux autres, musique qui en retour a pour vocation de toucher les gens dans leur intériorité. Il convient maintenant, pour renforcer le lien reliant Akiko Kiyama à l'ultramodernité, de montrer en quoi la musique de la jeune nippone tend à faire bouger l'intériorité de l'homme. Pour cela, il paraît judicieux de s'intéresser au travail de Frédéric Lebas, sociologue et chercheur au CEAQ, le Centre d'Études sur l'Actuel et le Quotidien de la Sorbonne ; ce « laboratoire de recherche à vocation internationale s'intéresse principalement aux nouvelles formes de socialité et à l'imaginaire sous ses formes multiples ». Dans son essai sur le son et la musique électronique, Frédéric Lebas parle de l'importance des basses fréquences - appelées communément basses - et décrit alors le corps comme « immergé dans un espace événement, éprouvant des sensations d'une haute intensité »?. Ce à quoi Akiko répond que le fait de pouvoir utiliser les basses a été sa motivation principale pour se tourner vers l'électro, sentant selon elle à travers cela le futur de la musique. La musique électro minimale produite par la japonaise est en effet principalement constituée de basses et de sons organiques; or, il est scientifiquement prouvé que les basses fréquences traversent et pénètrent le corps, provoquant une sensation troublante de déplacement des tissus vivants (aussi appelée kinesthésie). Ainsi, nombreuses sont les personnes qui disent sentir leur cœur battre au rythme d'un morceau de musique, et la réalité n'en est pas tellement éloignée. Sentir son corps bouger aide à en prendre conscience et grâce à cette alchimie perceptible - corps/bruit - la minimale de la DJ japonaise tend à toucher les gens dans leur intériorité en introduisant à la fois un déplacement du vivant et un dépassement de soi.Résolument ultramoderne, Akiko Kiyama nous sert une électro profonde, n'ayant de minimal que le nom, et tente de nous montrer comment voir l'infiniment grand dans l'infiniment petit.
Et à la DJ japonaise de conclure que pour elle, « la musique électro n'est pas faite uniquement pour être écoutée, c'est l'outil qui permet d'aller plus loin, de se dépasser soi-même pour ressentir plus… »² .
(1) DE9: Transitions, Richie Hawtin, 2005 et DJ Kicks, Booka Shade, 2007.
(2) Propos recueillis et traduit de l'anglais par François Antuori.
(3) La Peau de Chagrin, Honoré de Balzac, 1831, p. 264.
(4) Instruction sur les États d'Oraison, Jacques-Bénigne Bossuet, 1697, premier traité, livre premier.
(5) Essai sur le son: Dispositif scénique et espace kinesthésique dans la musique électronique, Frédéric Lebas, 2005, Résumé.
© François Antuori for xulux
www.akikokiyama.com
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